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Tome I - Livre Premier

Livre premier, Les Misérables FANTINE

Victor Hugo

Victor Hugo

Chapitre par chapitre, vous trouverez ci-dessous des extraits choisis des premières pages des Misérables.

Retraçant les grandes lignes des histoires dans l'Histoire, évocatrice d'un "parfum XIXème" ou illustrant le style hugolien, cette sélection personnelle de phrases vous donnera un aperçu de ce qui, à mon sens, entraîne le lecteur dans les méandres d'un roman si complexe: la parfaite maîtrise de la narration, des phrases ciselées, tranchantes comme un poignard, blessantes…douces et réconfortantes, apaisantes, remplies d'espoir, ou drôles: les railleries de monseigneur en sont un bon exemple.

Hugo dénonce avec force dans Les Misérables les injustices de son temps. À bien y regarder, ce temps-là est-il révolu? Bien sûr, on ne condamne plus, (en France, à l'heure actuelle) au bagne ou à l'échaffaud. Mais on juge, et l'on condamne, chaque jour: parfois d'un geste ou d'un regard.
La bataille de Waterloo est bien loin pour nous…Pourtant, au-delà du récit historique, combien de héros se révèlent dans l'épreuve? Où se situe le champ de bataille de chacun de nous?
Et puis, enfin, les personnages, devenus si mythiques qu'il est courant, pour parler de sa voisine, d'user d'un: "Elle? C'est une Thénardier!"
On parlera d'une enfant malheureuse en l'appelant "Cosette", et même, dépassant le sens premier, on se moquera de l'enfant qui exagère ses plaintes d'un "Cosette, va!" affectueux.

S'il est un livre qui appartient à chacun aujourd'hui, viscéralement, c'est bien celui-ci. Le cinéma plusieurs fois et, plus récemment la comédie musicale l'ont célébré.
C'est tout un héritage à conserver, à transmettre, à faire aimer…

UN JUSTE

I. Monsieur Myriel
Extraits
En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. […]

[…] Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de place dans leur vie et souvent dans leur destinée que ce qu'ils font. […]

[…] Napoléon, se voyant regarder avec une certaine curiosité par ce vieillard, se retourna, et dit brusquement :
— Quel est ce bonhomme qui me regarde ?
— Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un grand homme. Chacun de nous peut profiter. […]
II. M. Myriel devient monseigneur Bienvenu
Extraits
( M. Myriel )[…] Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.
Le lendemain, les vingt-six pauvres malades étaient installés dans le palais de l'évêque, et l'évêque était à l'hôpital. […]

[…] Tel était le budget de M. Myriel.
Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il le donnait aux pauvres. […]

[…] Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être reçu ; c'était comme de l'eau sur une terre sèche ; il avait beau recevoir de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. […]
III. À bon évêque dur évêché
Extrait
[…] Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois ce qui vous scandalise ; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un pauvre prêtre de monter une monture qui était celle de Jésus-Christ. Je l'ai fait par nécessité, je vous assure, et non par vanité. […]
IV. Les œuvres semblables aux paroles
Extraits
[…] Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas même devant un refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville ; il y avait là le marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras :
— Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. Le marquis se retourna, et répondit sèchement :
— Monseigneur, j'ai mes pauvres.
— Donnez-les-moi, dit l'évêque. […]

[…] Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa, en disant : Cela ne me regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque ; moi aussi je suis malade ; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On rapporta cette réponse à l'évêque qui dit : — Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. […]

[…] La guillotine est la concrétion de la loi ; elle se nomme vindicte ; elle n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. […]
V. Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
Extrait
[…] C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose.
Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent ; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. […]
VI. Par qui il faisait garder sa maison
Extraits
[…] Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital. Je paye ma dîme, disait-il. […]

[…] Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent remarquer. — Comme cela fait bien ! disait-il. […]

[…] Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permît. Il disait : — Cela ne prend rien aux pauvres. […]
VII. Cravatte
Extrait
[…] Cravatte tenait la montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger même avec une escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux gendarmes.
— Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. […]

[…] Le soir, avant de se coucher, il dit encore : — Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. […]

[…] Quant à ce que devint « le trésor » de la cathédrale d'Embrun, on nous embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de l'aventure était accomplie ; il ne restait plus qu'à changer la direction du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue : La question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à l'hôpital. […]
VIII. Philosophie après boire
Extrait
( le comte *** ) […] De vous à moi, et pour vider mon sac, et pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus, qui prêche à tout bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des gueux. […] Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme, l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon Dieu est bon pour le peuple. […]

( l'évêque ) […] Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la dinde aux truffes du pauvre. […]

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